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Lecture 3 : La Belle et la Bête: Journal d’un film. Jean Cocteau. France, 1946.

   
 

La Belle et la Bête: Journal d’un film. Jean Cocteau. France, 1946.

  
   1.  Dimanche 26 août 1945

  Après un an de préparatifs et d’obstacles de toute sorte, voilà que je

tourne demain. Il serait fou de se plaindre du genre de difficultés que soulève

une pareille entreprise, car j’estime que notre travail nous oblige à dormir

 
   5  debout, à rêver le plus beau des rêves. En outre, il nous permet de manier à

notre guise ce temps humain si pénible à vivre minute par minute et dans

l’ordre. Ce temps rompu, bouleversé, interverti, est une véritable victoire sur

l’inévitable.

  Il m’a fallu joindre à l’enchevêtrement1 des rendez-vous de décors, de

 
  10  costumes, à la recherche des extérieurs, les visites quotidiennes aux médecins et

celles des infirmières. Je revenais de vacances avec deux anthrax2 à la poitrine,

suite d’un coup de soleil et de mauvaises piqûres de moustiques.3

  Cette existence épuisante ne me donnait aucune fatigue. Le film

m’habitait, me soulevait, m’insensibilisait, m’ôtait l’angoisse molle où l’oisiveté4

 
  15  me plonge, m’obligeait à quitter une chambre où des ondes néfastes5 me

paralysent et m’empêchent d’écrire [...].

2.   Mardi matin––7 heures [29 août 1945]

  Je me lève pour voir le ciel. Il est couvert. Les journées d’attente vont

commencer avec les acteurs prêts qui jouent aux cartes. [...]

 
  20    J’ai été très étonné par le rythme de tournage en Amérique. René Clair6

me raconte qu’il tourne de douze à dix-sept plans par jour. Il a fait Ma femme

est une sorcière en huit semaines. Par contre, les difficultés syndicales7 sont

encore pires que chez nous. Il lui restait, dans son dernier film, à tourner (après le

travail) un plan de cinq personnages principaux dans une barque en pleine

 
  25  mer. Les figurants8 exigèrent d’être payés aux prix des vedettes dont ils

assuraient le double et refusèrent de tourner si les vedettes n’étaient pas payées

en même temps qu’eux. C’était impossible parce que le Syndicat les empêche

de signer deux contrats ensemble. Il voulut remplacer les figurants par des

silhouettes peintes. Les figurants dirent que ces silhouettes peintes les

 
  30  empêchaient de travailler. Tout était impossible.

3.  Dimanche [2 septembre 1945]

  Le rôle de Christian Bérard9 est immense dans cette entreprise. Il est

étrange d’être obligé de trouver une formule afin de le mettre au générique

sans se heurter aux règles syndicales. L’élégance de ses costumes, leur force,

 
  35  leur simplicité somptueuse jouent au même titre que les paroles. Ils décident le

moindre geste sans rien de décoratif et donne aisance aux artistes. Il est

dommage que la France ne puisse encore se payer le luxe du film en couleurs.

4.  Lundi soir, 1er octobre––11 heures [1945]

  Préparatifs interminables. Alekan10 se plaint de n’avoir pas le nombre

 
  40  d’arcs11 nécessaires. Darbon12 boude. Clément13 est malade. Il couve une

grippe. Tiquet14 le cameraman, arrive ce matin, nous sauve par son ingéniosité

fraîche. On maquille Jean Marais15–– maquillage qui dure quatre heures, à

cause des mains, des griffes.16

  Vers six heures nous tournons le départ de Marcel André17 sur le

 
  45  Magnifique,18 les branches qui se referment. Marais qui les écarte et regarde, en

gros plan,19 le cavalier partir. Nous voulions tourner le plan de Marais dans

l’ombre et n’éclairer que ses yeux avec des miroirs reflétant une lumière d’arc,

mais le temps nous manque. Nous réservons cet effet pour plus tard.

  À une heure et demie, nous avons vu la projection des premières images

 
  50  de Raray.20 Je les trouve très belles et la voix de Marais me semble

impressionnante. Une voix d’infirme, de monstre douloureux. Le reste nous sera

montré demain soir. Partons à neuf heures. Dînons au Palais-Royal. Je me

couche.

5.  Mardi soir, 2 octobre––10 heures [1945]

 
  55    Au studio à midi. [...] Après déjeuner je tourne l’écurie et le marchand21

effrayé qui monte les marches. [...] Au moment de tourner le plan où la Bête

porte la Belle, Jeunnot22 encombré par ses manches et par la cape de Josette23

n’arrive pas à la soulever et à marcher. [...] Je monte l’appareil en haut de

l’escalier et je tourne la Bête portant la Belle, tatouée par les ombres de feuilles

 
  60  et par les taches de lune.

  À sept heures et demie, projection du travail de Raray. Là, j’ai un gros

malheur. Le laboratoire a rayé24 les négatifs. C’est dire que je tremble avant

chaque image. Par une chance, les négatifs que j’aime ne sont pas rayés, mais

on y voit des taches. Il a dû y avoir un accident de machines que le laboratoire

 
  65  refuse à reconnaître et met sur le compte de la pellicule.25 La preuve, c’est que

les images d’hier n’étaient ni rayées, ni tachées.

  L’ensemble est beau, trop diffusé, trop gris. Le château fait maquette.26

J’avais supplié Alekan de tout laisser dans le noir et de ne frapper que certains

angles avec les arcs. Mais un opérateur craint toujours ces excès admirables. Je

 
  70  ne sors pas désespéré de la salle parce que j’ai de quoi faire un montage

sensationnel.

6.  Vendredi ––9 heures du soir [5 octobre 1945]

  C’est l’école de la patience. Les nerfs à vif. Les nerfs qui se tendent et

détendent. Demain matin, à huit heures et demie, je partirai sans savoir si

 
  75  l’électricité viendra ou non. Au lieu de prévenir à l’avance, la ville coupe le

courant à sa guise et ruine le travail. Elle s’en moque. Jadis on disait : « Ce sont

les Allemands. »

  Aujourd’hui on se demande par quelle malice, par quel sabotage, le travail français se

désorganise.

 
  80  7.  Dimanche––8 heures du matin [7 octobre 1945)]

Nous sommes en train, tous, de payer cinq ans insupportables.27 « Se faire

mauvais sang »28 n’est pas une façon de parler. Nous nous sommes fait du

mauvais sang et ce mauvais sang nous désagrège.29 Cinq ans de haine, de

craintes, de réveils en plein cauchemar. Cinq ans de honte et de boue. Nous en

 
  85  étions éclaboussés,30 barbouillés jusqu’à l’âme. Il fallait tenir. Attendre. C’est

cette attente nerveuse que nous payons cher. C’est cette attente qu’il importe

de rattraper quels que soient les obstacles. La France doit briller coûte que

coûte.31 Je suppose que l’Amérique n’arrive pas à comprendre ce que nous

devons vaincre, les difficultés de travail avec une machine sans huile et

 
  90  déglinguée.32 La main-d’œuvre33 nous sauve. Elle est au-dessus de tout éloge.

8.  Vendredi, 12 octobre––11 heures du soir [1945]

  Un gros problème est celui de s’y reconnaître34 dans le mélange de temps

et de savoir quelle robe et quelle coiffure nos actrices doivent mettre pour

raccorder avec la scène précédente ou la scène à suivre.

 
  95  9.  Vendredi soir, 1er décembre 1945

  Quel que soit le monde irréel et privé où je m’enferme, il m’est impossible

de me désintéresser du procès de Nuremberg.35 Les fous rires de Goering36 qui

se tape sur les cuisses, et brusquement tout s’éteint, les têtes des accusés restent

seules éclairées au bleu. On passe le film des atrocités allemandes, les accusés

 
  100  qui admettaient ou ordonnaient de loin des horreurs y assistent et se

décomposent. Le visage de Goering devient celui d’une très vieille femme

malade.

10.  Samedi, 15 décembre [1945]

  Je n’ai jamais vu, ni au théâtre, ni au cinéma, un décor qui me convienne

 
  105  autant que cette chambre de la Belle où je travaille. Elle exerce un charme. Les

ouvriers s’y plaisent. Les serveuses de restaurant la visitent, en extase.

  Cette chambre, qu’on aimerait entendre décrire par Edgar Poe, est

construite en l’air, dans le vide, au milieu des restes de ma forêt et des

ébauches de mon futur décor de la source.[...] Aux angles, à droite et à

 
  110  gauche de la porte, j’ai placé des cariatides37 vivantes, posées dans des

bosquets. Derrière le mur transparent, j’ai suspendu les candélabres que les bras

de plâtre tiennent à l’extérieur. Tout cela est traversé de ces pâles rayons d’arcs

qui me blessent, mais dont la magnificence m’étonne.

11.  Avril 1946 [Cocteau n’indique pas la date précise]

 
  115    Un film n’est jamais terminé. Toujours il reste un travail à faire et le plus

difficile car dispersée comme le mercure, une équipe ne se reforme pas

comme lui. C’est dans le royaume des ombres qu’elle se retrouve, chacun

sortant d’un monde où le nôtre (celui du film) ne jouait pas un rôle de

souvenir.[...]

 
  120    Un métier bien fait me passionne. Rauzenat, le bruiteur, aime son métier et

il s’y amuse. Certains bruiteurs produisent les bruits près du microphone avec les

doigts, de la terre, une brindille, des allumettes. Rauzenat travaille avec les

pieds, les mains, la bouche. Pour un cheval qui galope il se frappe la poitrine et

le ventre. Enfermé dans la cabine du son j’entends ce que je vois et, par la vitre,

 
  125  je devine Rauzenat qui exécute une sorte de danse rituelle.

12.  Samedi, 1er juin 1946

  J’écris les dernières lignes de ce journal dans la maison de campagne où

je vins de me réfugier contre les sonnettes de toutes sortes : celles de la porte,

du téléphone. […] J’avais décidé de prendre la fuite après le point final du film.

 
  130  Or, hier, vendredi, je l’ai présenté dans la salle de projection à Joinville, aux

techniciens du studio. [...]

  À six heures et demi, Marlène Dietrich occupait son fauteuil à côté du

mien et j’essayais de me lever et de prononcer quelques paroles. Mais

l’accumulation de toutes les minutes qui aboutissaient à celle-là me

 
  135  paralysèrent et m’en rendirent presque incapable. J’assistais au film en tenant

la main de Marlène et je la broyais sans m’en apercevoir. Le film se dévidait,

gravitait, étincelait, en dehors de moi, solitaire, insensible, lointain comme un

astre. Il m’avait tué. Il me rejetait et vivait de sa vie propre. Je n’y retrouvais pas

les souvenirs attachés à chaque mètre et les souffrances qu’il m’avait coûtées.

 
  140  Je ne pouvais pas croire que les autres pussent suivre une histoire. Je les croyais

tous plongés dans mes imaginations.

  L’accueil de cette salle de travailleurs fut inoubliable. Voilà ma

récompense. Quoi qu’il arrive je ne retrouverai jamais la grâce de cérémonial

organisé très simplement par un petit village dont l’artisanat consiste à mettre

 
  145  du songe en conserves.

  Après, à dix heures, je dînai au Palais-Royal avec Bérard, Boris, Auric, Jean

Marais, Claude Ibéria,38 et nous promîmes de toujours travailler ensemble. Puisse

le sort ne pas nous désunir.

 
    






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